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POÉSIE / PREMIÈRE N°35 (JUILLET / OCTOBRE 2006)

Poésie & Littérature

Né en 1934 à Londres dans un milieu très modeste, Keith Barnes est l’incarnation du Poète (également musicien, peintre et romancier) que ses dons exceptionnels semblent avoir prédestinés à une disparition prématurée (une leucémie aiguë en 1969), trop tôt pour que soit reconnue à sa valeur de son vivant sa puissance et son originalité, même si ses poèmes parurent dans de nombreuses revues, au gré de ses dérives nomadiques, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis puis après sa mort en France. Sur lui, Maurice Nadeau, qui publia en 1987 K.B. l’essai de sa compagne et désormais éditrice Jacqueline Starer, écrivait : « K.B., c’est la voix d’une génération, celle des années 60, mal ressuyée des enfances de Guerre. C’est aussi celle qui redonne vie au mythe du poète-albatros. »

Publié dans la très belle édition bilingue des éditions d’écarts en 2003, son Œuvre poétique Collected Poems résume sans s’y inféoder le « nomadisme » de la génération « beat » :

It’s a freedom of nothingness
a laugh in a tin-can
Joyous so few joyous times in life (...)
A cork on the waves
better than intense than cool habitual
Giving-up is best
Leaving so wider than arriving

C’est la liberté du néant
des rires joyeux dans une boîte de conserves
Il y a si peu de bons moments dans la vie (…)
Fais le petit bouchon
c’est mieux qu’intense que cool que la routine
Laisse tomber c’est la meilleure solution
Le départ tellement plus vaste que l’arrivée (pp. 36-37)

Et pourtant :

« I have received so much from both men and women » - « J’ai tant reçu des hommes et des femmes » (p.38).

Les thèmes et l’écriture frappent par leur énergie – une écriture elliptique saccadée chargée d’une forte puissance consonantique. La profondeur recueillie des images rappelle celle des poètes métaphysiques et leur ironie intellectuelle celle de John Donne. Les poèmes d’amour refusent tout épanchement et épithètes élégiaques :

« I never thought I’d cry except it rains so lone » - Je n’avais jamais pensé que je pouvais pleurer / mais il pleut si fort et je me sens si seul ». (p.18)

Keith Barnes enfant avait vécu les bombardements de la capitale britannique et en avait conçu une haine contre la violence de notre civilisation comme de ses lâchetés :

« J’avais cinq ans C’était un merveilleux jeu de risque / un kaléidoscope de sirènes / Des éléphants suspendus au-dessus de la Tamise / apprivoisés dociles qui touchés s’abattaient en flammes / Un jeu de vitres soufflées sur mon oreiller / de pierres propulsées à travers le plafond et le lit (…)» (p.92)

« Nous qui sommes nés pendant l’Occupation / savons collaborer choisir Quisling Pourquoi résister ? / Nous avons fait place nette pour le bruit des voitures / ravitaillé les marchés en musique d’aéroport (…)» (p. 89)

Le très grand mérite de la traduction de Jacqueline Starer est, sans l’alourdir ni l’affadir, de rendre plus abordable cette écriture syntaxiquement très dense.

On consultera avec profit le site http://keith-barnes.com .

Michèle DUCLOS